La machine des sens mérite sa première résidence technique au Bâtiment 7

Depuis un an, nous nous demandons comment le théâtre peut répondre à un monde de plus en plus médié par les écrans, les algorithmes et les divisions. Comment créer des expériences qui rapprochent les gens d’eux-mêmes — et les uns des autres ? Comment honorer différentes façons de percevoir, de se mouvoir, d’écouter et d’habiter l’espace ?
La Machine des sens est née de ces questions. Et à la fin du mois de mai, pour la première fois, nous avons confronté ces interrogations aux espaces du Bâtiment 7, à Pointe-Saint-Charles.
Une expérience fondatrice pour nous, en tant que créateur·rices
Les variations de lumière, les recoins cachés et les traces d’histoires collectives ne se sont pas révélés comme un décor neutre, mais comme un collaborateur actif. Chaque station se transformait en dialogue avec l’architecture. Les sons ne circulaient pas comme prévu. La lumière traversait l’espace de manière inattendue. Des moments d’intimité surgissaient à côté de vastes étendues de béton et d’acier.
Nous avons été rappelé·es à une évidence : le théâtre in situ n’est pas simplement du théâtre joué dans un lieu. C’est du théâtre créé avec un lieu.
L’écosystème compte pour nous
Avant de nous arrêter sur ce site, nous avons visité plusieurs entrepôts et espaces de création à Montréal. Le Bâtiment 7 s’est distingué — non seulement par son architecture industrielle, mais aussi par la communauté qui l’anime. Sous un même toit cohabitent des organisations de justice sociale, des écoles de danse et d’arts, des ateliers de fabrication et une constellation remarquable d’initiatives culturelles et communautaires. Il s’inscrit dans une communauté dont la réalité socioéconomique est en transformation.
La Machine des sens ne cherche pas à occuper un espace temporairement ni à le traiter comme un décor. Nous voulons développer une relation durable avec le Bâtiment 7 et les personnes qui l’habitent. Depuis notre première résidence technique, des conversations avec différentes organisations du site ont déjà commencé à orienter notre réflexion, ouvrant la voie à des collaborations artistiques et communautaires qui dépassent le cadre d’une seule production.
En ce sens, le travail n’est pas seulement in situ — il est « site-réactif » (Russo). Son évolution dépend du dialogue.
Cette première résidence n’était qu’un début.
La Machine des sens réunit quatre artistes multidisciplinaires dont les pratiques s’ancrent dans des expériences corporelles différentes : neurodivergence, handicap, genre et perception sensorielle. À travers des installations immersives combinant son, mouvement, vidéo et environnements tactiles, chaque artiste crée une courte œuvre en boucle que le public peut rencontrer librement, construisant son propre parcours sur environ soixante-dix minutes.
Au fil de la résidence, ces univers ont commencé à prendre forme.

Gaëtane Cummings a développé sa station comme une forêt intérieure — un paysage où le handicap, l’écologie et un monde naturel imaginé s’entrelacent.
Ailleurs, les questions du mouvement, de la langue des signes américaine (ASL), de la vibration et de la technologie ont animé le travail du danseur Cai Glover, où un atelier de métallurgie, La Coulée, a été mis en vibration par des caissons de basses et des transducteurs.
La résidence a permis de tester quelque chose de fondamental pour le projet : l’accessibilité non pas comme une réflexion secondaire, mais comme un principe créatif. Plutôt qu’une contrainte ou un simple ensemble de règles et de bonnes pratiques, l’accessibilité a été envisagée comme partie intégrante de la proposition artistique.

Comment un public circule-t-il dans l’espace ? Quelles formes de guidage sont intuitives ? Comment le son, le toucher, l’image et le langage peuvent-ils coexister sans privilégier un mode de perception sur un autre ?
Nous n’avons pas encore toutes les réponses. Nous avons des découvertes — de petites révélations qui guideront la prochaine étape de création.
Plus important encore, nous avons confirmé quelque chose que nous pressentions depuis le début : La Machine des sens n’est pas une œuvre sur la technologie, mais sur l’humanité. À une époque définie par l’intelligence artificielle, la polarisation et l’accélération des formes de déconnexion, le projet propose un autre rythme. Il interroge ce qui se passe lorsque l’on privilégie la présence à la productivité, la sensation à l’abstraction, et l’expérience collective à l’isolement.
Nous envisageons La Machine des sens comme un projet évolutif, appelé à se déployer sur plusieurs années — une œuvre qui grandit avec les communautés de Pointe-Saint-Charles et approfondit sa relation avec le Bâtiment 7 dans le temps. Nous espérons qu’un jour il deviendra un rendez-vous récurrent dans le bâtiment : une expérience artistique, certes, mais aussi un laboratoire durable de dramaturgies sensorielles, d’accessibilité et d’imaginaire collectif.
Merci à nos partenaires, le Conseil des arts de Montréal et REPAIRE, et Scènes interactives technologiques pour l’opportunité de créer ce projet.

À l’automne 2026, nous retournerons au Bâtiment 7 pour une résidence plus longue sur site, qui culminera avec une présentation publique en chantier. Nous avons hâte d’ouvrir les portes et d’inviter les publics à entrer dans ces mondes en émergence — pour déambuler, écouter, et peut-être redécouvrir ce qui nous relie.
